Colette Braeckman parle au Dr. Denis Mukwege

A la veille de recevoir le prix Roi Baudouin pour le développement, le Dr Denis Mukwege, directeur de l’hôpital de Panzi (Bukavu) a accepté de répondre à nos questions.

Vous venez de quitter Bukavu. Quelle est la situation sur place ?

Par rapport aux années 2001-2002, celles de la guerre, il y a eu migration du problème : naguère la violence se maintenait dans les zones de combat, aujourd’hui elle est pratiquée par ceux qui ont pour tâche de protéger la population. Voici deux jours encore, l’accès à l’hôpital de Panzi, où je travaille, était bloqué par des étudiants qui  manifestaient et brûlaient des pneus pour protester contre l’insécurité. Tous les jours, il y a des viols, des tueries. Le mixage des groupes armés ou la démobilisation des combattants ont été réalisés sans que soient détraumatisés tous ces jeunes qui, durant trop longtemps, ont appris à tuer, à violer.

Dans la forêt, il y a encore des FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda, rebelles hutus) et la semaine dernière, ils ont emmené 17 personnes dans la brousse, comme esclaves physiques et sexuelles.

Dans des lieux reculés comme Mwenga, les femmes n’osent pas déposer plainte contre les violeurs car leur situation risquerait d’encore empirer.

 

Vu les dimensions du Sud Kivu, que se passe-t-il pour les femmes qui se trouvent en brousse ?

Des femmes qui se trouvent à Shabunda doivent parcourir 300 km ou prendre un avion… Malades affaiblies, elles ne peuvent se déplacer. C’est pourquoi nous avons créé des équipes mobiles, dans lesquelles se trouvent médecin, chirurgien, psychologue, assistante sociale ou infirmière. Ces équipes vont établir un premier examen, donner les premiers soins et emmener à Bukavu les cas les plus graves.

Ce qui me désespère, ce sont les cas de récidive. Comme celui d’une femme, qui après avoir été soignée à l’hôpital, avait bénéficié d’un miro crédit pour pouvoir se réinsérer sur le plan économique. Alors qu’elle avait réussi à redémarrer, voici deux semaines, elle et sa fille ont été violées une nouvelle fois, en pleine ville. Il n’y a pas pire que voir des femmes qui ont été soignées se retrouver dans la même situation…

Que font les Casques bleus de la Monusco (Mission des Nations unies au Congo) ?

Autant je ne suis pas prêt à demander leur départ, autant je crois que la sécurité ne pourra être rétablie que par une véritable armée, composée de soldats jeunes et bien formés, des hommes nouveaux, et non d’anciens rebelles recyclés. Cette réforme de l’armée a été un gâchis, il faut repartir à zero…

Au nom de la paix, de la réconciliation, on a voulu mettre tout le monde ensemble, sans opérer de tri parmi les combattants.  Voici dix ans, on mettait une arme entre les mains d’un jeune enfant en lui disant qu’avec cela il allait pouvoir se débrouiller. Aujourd’hui que cet ancien enfant soldat est intégré dans l’armée, que va-t-il faire s’il n’est pas payé ?  On a accepté l’impunité pour prix de la paix, mais les femmes sont les victimes de ces choix, et la paix n’est pas là non plus…

Quelles sont les origines de cette « épidémie de viols » ?

C’est en 1999, pendant la deuxième guerre du Congo  que j’ai commencé à observer les débuts du phénomène de destruction des femmes. Auparavant, la société traditionnelle ne connaissait pas de tels cas.

Aujourd’hui cette violence née de la guerre a opéré des métastases, elle s’est répandue dans toute la société, au-delà des zones de conflit.  On n’a jamais voulu traiter le problème en profondeur. A Bukavu, il y a une véritable militarisation : des groupes comme les FRF (Forces républicaines fédéralistes) ont quitté leurs montagnes, se trouvent en ville, avec leurs armes et leurs commandants, il n’y a pas eu de mixage avec l’armée gouvernementale et on ne sait pas à qui ils répondent…Ils refusent aussi d’être dispersés dans le pays, tout comme les militaires du CNDP, (Conseil national pour la défense du peuple) les anciens soldats de Laurent Nkunda…

Comment avez-vous été amené à travailler à Panzi ?

Après des études de médecine générale au Burundi, je suis allé travailler en brousse. Les femmes, transportées sur des brancards, mouraient souvent avant d’arriver à l’hôpital. Après une thèse en pédiatrie, j’ai fait à Angers une spécialisation en gynécologie. Au retour j’ai créé une école d’accoucheuses. En 1996, je travaillais à Lemera, lorsque la guerre a commencé, j’y ai perdu des malades que j’avais opéré la veille, ainsi que du personnel soignant. A Bukavu par la suite, j’ai créé une petite maternité dispensant des soins obstétriques à l’intention des femmes venant du sud de la province. En 1997, lors de la  deuxième guerre, les Rwandais ont tout pillé et détruit et j’ai rouvert en 1999.

J’ai alors découvert que les femmes qui se présentaient n’étaient pas des cas de césariennes : beaucoup d’entre elles, après avoir été violées, avaient reçu des coups de feu dans les parties génitales. Il ne s’agissait pas de cas isolés : dès la première année, 45 cas se sont présentés. En 2000, Human Rights Watch a publié sa première enquête, assurant que la guerre se menait désormais sur le corps des femmes. Par la suite, cette présomption s’est vérifiée, il est apparu que chaque groupe armé avait sa propre stratégie de terreur : d’après les lésions présentées par les femmes, on pouvait savoir d’où elles venaient, qui les avait attaquées. Les unes qui portaient des brûlures au niveau de l’appareil génital venaient de Hombo, d’autres, blessées par balles ou ligotées, venaient de Lwinja…

Je me suis alors rendu à Addis Abeba, où se trouve un hôpital spécialisé dans la réparation des fistules ; je me suis formé puis j’ai fait venir à Bukavu des spécialistes éthiopiens. Avec des équipes américaines, nous avons appris à reconstruire la vessie détruite, nous avons travaillé avec des urologues…

Il s’agît là d’opérations très difficiles. Il ne faut intervenir que quand on est sûr du résultat, car en cas d’échec, lorsque les tissus ne sont plus vascularisés, la femme peut se retrouver handicapée à vie…Il y a maintenant à Panzi une équipe de quatre ou cinq médecins capables d’opérer les cas de fistules.

Il y a eu une grande mobilisation internationale autour de ces problèmes de viols, mais qui vous aide sur le terrain ?

Nous sommes soutenus par Echo. Grâce à l’aide humanitaire européenne, nous soignons de 3000 à 3600 femmes chaque année en prenant en charge le transport, les soins, la nourriture. Bien souvent, avant d’opérer, il faut traiter l’état général, car ces femmes sont sous alimentées. Traumatisées, elles doivent aussi être aidées sur le plan psychologique.  Lorsqu’elles restent dans cet état où elles perdent les urines, les matières fécales, où personne ne veut s’approcher d’elles, elles se sentent « hors caste ». Il faut alors les aider à sentir que tout n’est pas perdu…Il y aussi 5% des femmes qui, malgré toutes les tentatives de réparation, ne guériront pas…

En outre, bien souvent l’entourage croit que ces femmes violées sont désormais porteuses du Sida, ce qui n’est le cas que pour 5 à 7% d’entre elles…Il faut alors aller vers le mari, la communauté, pratiquer la médiation familiale…

Lorsqu’une femme est violée, c’est toute la communauté qui est traumatisée. Nous avons eu des cas où  des communautés nous disaient qu’elles acceptaient de réintégrer la femme, mais qu’elles refusaient d’accepter l’enfant issu du viol, né alors que la femme se trouvait en esclavage  sexuel dans la forêt et appelé l’ « enfant du serpent », le « fils du péché »…Parfois, des hommes acceptent d’épouser la femme, mais refusent de prendre l’enfant qui l’accompagne… Le rôle de nos équipes de médiation, c’est de montrer que la femme n’a pas commis de faute, qu’elle est une victime, de même que l’enfant qui n’a  pas demandé à naître. Demander l’abandon de l’enfant, c’est infliger à la mère un traumatisme supplémentaire.

Après les soins strictement médicaux intervient le suivi psychologique, et c’est toute la communauté qui doit être traitée.

Lorsqu’une femme a été violée en public, devant son mari et ses enfants, elle a le sentiment qu’elle n’est plus la femme qu’elle était. Le mari perd lui aussi le respect de lui-même.  Un chef de village, dont la femme a été violée en public, ne se sentira plus à même, par la suite, d’exercer ses fonctions ; son autorité aura disparu. Après de tels viols, plus personne ne sait quel est son rôle sa place dans la communauté. A la perte d’identité personnelle, pour un mari, un père de famille, s’ajoute la déstructuration sociale. La communauté n’est plus capable de s’organiser, de guider ses membres. Il arrive que des hommes fuient,  prennent  des destinations inconnues, se demandant « comment vais encore regarder dans les  yeux ma femme ou ma fille alors que j’ai été incapable de les protéger, et que je n’ai même pas été capable de me donner la mort… »

Des équipes de thérapeutes ont-elles été mises en place ?

Notre  pays n’était pas préparé à cela, nous n’avions que quelques psychologues dans des facultés. Il est urgent de songer à ce suivi psychologique, car le problème va durer bien plus que dix ans. Il ya des milliers d’enfants qui n’ont aucune filiation, ils ont été abandonnés par leur mère et ne savent rien de leur père. C’est une génération perdue, qui a besoin d’une prise en charge psychologique de longue durée. Ces enfants là représentent un grand danger, ils sont une vraie bombe à retardement…La question est urgente : avons-nous suffisamment de psychologues pour faire face à ce problème ? Il faudrait créer à Bukavu une faculté de psychologie…

Un vrai problème de coordination se pose entre les différents donateurs, entre les ONG… L’autorité congolaise devrait reconnaître le problème et prendre le leadership de la coordination. C’est ce qui a été fait au Rwanda…Au Congo, on n’a pas encore mesuré l’ampleur du problème. La marche des femmes, en novembre dernier, a permis une grande mobilisation, mais on attend toujours les suites…

Alors que l’information devrait venir des autorités nationales, ce sont des chercheurs américains qui nous disent que chaque jour, 1100 femmes sont violées dans la province…

Lauréat du Prix Roi Baudouin pour le développement, qu’attendez vous de la Belgique ?

La Belgique a des relations privilégiées avec le Congo, une réelle  expertise, et sa voix devrait être écoutée sur le plan international. J’espère que ce prix va réveiller les consciences. Aux Etats Unis les gens ont compris et l’opinion se mobilise. Il faut qu’en Belgique aussi, les citoyens fassent savoir aux politiques que ce qui se passe est inacceptable, intolérable. Si la Belgique prenait le leadership en ce domaine, les autres pays suivraient. Ne nous voilons pas la face : la protection des femmes, c’est aussi une question militaire. Les soldats belges ont une notion claire des droits de l’homme, ils sont respectés chez nous : je suis certain qu’une intervention de leur part ferait la différence, permettrait de résoudre en grande partie le problème. Le droit international prévoit la protection des civils. Pourquoi ce droit est il valable pour les Libyens, et pas pour  les  populations du Kivu ?

Ce problème n’a que trop duré, il y a un moment où la communauté internationale, et plus particulièrement  la Belgique, doit dire non. Après avoir eu des contacts avec les femmes bosniaques, nous avons compris que dès le moment où la communauté internationale a décrété que ce qui se passait là bas était inacceptable, le résultat a suivi. Au Kivu non plus, on ne peut accepter indéfiniment la destruction des femmes, des communautés…

Tous ceux qui commettent de tels actes doivent savoir qu’il n’ y aura pas d’impunité. Les violeurs doivent cesser de circuler librement, ou même d’être promus au sein de l’armée…A Fizi Baraka, des auteurs de viols ont été traduits devant les tribunaux. C’est bien, mais on ne peut s’arrêter là…

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