Discours du Dr Mukwege à l’occasion de la remise du Prix International Roi Baudouin 2010-2011

Sire, Madame
Altesse Royales,
Excellences, Mesdames et Messieurs,
Distingues Invites,

Mesdames et Messieurs, à vos titres et qualités respectifs,

C’est avec un grand honneur  et plaisir que je me tiens ce soir devant vous pour recevoir le Prix International Roi Baudouin 2010-2011.

Le hasard a fait que je naisse dans un pays appelé Congo-Belge.
A ce titre, je suis né sujet de sa majesté le Roi des Belges.

Le hasard a fait aussi que je naisse un jour du mois de mars 1955.
C’est l’année que le Roi Baudouin fit un voyage historique au Congo.
Plus tard ma mère me raconta comment sa Majesté le Roi Baudouin, subjugua ses sujets congolais par sa beauté.
On l’appela à juste titre « Bwana Kitoko » dans le swahili, ma première langue de communication.
Comme plusieurs enfants nés cette année là, je fus bercé au chant « Roi Baudouin, Bwana Kitoko, Roi Baudouin Bwana Kitoko ».

Plus tard encore, au travers de son action, et de ses engagements empreints d’humanisme, le roi Baudouin conquit l’esprit de plusieurs congolais par sa bonté et sa générosité.

Le monde entier garde en mémoire son attachement à la défense de la vie quelle qu’elle soit. Il a défendu la cause des enfants, il a lutté contre le proxénétisme et toute forme d’esclavage moderne visant les enfants et les femmes.
Il tendu la main aux pauvres et aux exclus. Il était un roi humain, d’une humanité sans frontière de race ni de classe sociale.
C’est vous dire tout l’honneur que nous avons ce soir de recevoir le prix qui porte le nom de cet illustre souverain.
Nous voulons exprimer tous nos remerciements à Sa Majesté le Roi Albert II  ainsi qu’à toute la famille royale d’accepter de nous recevoir dans  de ce beau palais.

Toute notre reconnaissance également à ceux-là qui nous ont fait confiance en présentant notre candidature au « Prix International Roi Baudouin ».
Nous remercions aussi tous les membres du jury qui malgré notre modeste personne ont porté leur choix à nous.

Nos remerciements s’adressent également à la délégation de République Démocratique du Congo qui a fait le déplacement afin de nous encourager.

A vous tous qui ont voulu nous accompagner ce soir en dépit de vos multiples occupations, recevez toute notre gratitude.

Mesdames et Messieurs,

Depuis quelques années notre action au profit des femmes victimes de violences sexuelles a été couronnée par différentes distinctions internationales.
Mais ce prix que vous nous accordez ce soir porte une résonnance tout à fait particulière. Il touche tout notre être et toute notre histoire. C’est pour cette raison que ce prix suscite en nous un immense espoir pour mettre fin au calvaire des femmes congolaises injustement victimes de cette barbarie ignoble.

En effet, qu’on le veuille ou pas, le Congo et la Belgique partagent une histoire commune.
Qu’on le veuille ou pas, la Belgique plus qu’aucun autre pays a l’avantage de posséder une expertise sur le Congo.
A ce titre, la Belgique pourrait être le meilleur porte-parole de la RD Congo auprès de la communauté internationale.
La Belgique pourrait être le meilleur médiateur dans les conflits qui déchirent la région africaine des Grands Lacs et dont la RD Congo, mon pays, est le plus endommagé.

Vous comprendrez, Mesdames et Messieurs, l’espérance que suscite également ce prix dans les cœurs des femmes victimes de violences sexuelles dans la région africaine des Grands Lacs que je représente ici ce soir.

Depuis 10 ans, les démons de la violence sexuelle sillonnent toute cette région. Comme j’ai eu à le dire par ailleurs, la violence sexuelle faite aux femmes telle qu’elle est pratiquée à l’Est de la RD Congo, n’est pas un fait culturel ni un phénomène dû au hasard. Non. Loin de là ! Cette violence est volontaire, planifiée dans le but de détruire le présumé adversaire par l’humiliation.
Plusieurs rapports  sur le conflit en RDC avaient établi un lien entre ces violences sexuelles et l’exploitation illégale des minerais au profit de certains commerçants et multinationaux sans scrupules.

En 12 ans d’exercice, l’Hôpital Général de Référence de Panzi a pris en charge de façon holistique plus de 30.000 victimes en hospitalisation et autant en clinique mobile.
Toutes les victimes sont violées avec une brutalité inouïe. Celles qui s’en sortent vivantes et qui parviennent à l’hôpital arrivent dans un état de destructions physique et psychique indescriptibles. Bien souvent, elles nous arrivent avec l’appareil génital détruit, soit par des balles, soit par des objets contondants, un acte d’une sauvagerie inédite dans l’histoire de la région. A ce sujet malheureusement, il y a deux semaines, nous avons soigné une victime similaire qui venait d’être violée pour la deuxième fois après sa première sortie de l’hôpital.

Les victimes sont humiliées et bien souvent rejetées par leur famille et leur communauté.
De ces viols naissent des enfants sans filiation et un certain nombre d’entre eux sont séropositifs.
Il va sans dire que cette situation est à l’origine des traumatismes psychologiques graves pour la victime et son entourage occasionnant une destruction du tissu social dont les conséquences vont marquer toute la région pendant plusieurs décennies.

Actuellement tout le monde s’attèlent aux statistiques, mais au vu de tout ce qui précède, même s’il n’y avait qu’une seule femme qui subirait ce genre de barbarie puisque tout simplement elle est femme, en période de conflit ou post conflit, ce serait inacceptable.
Certes, les dernières statistiques montrent que ces violes sont en régression.
Certes, quelques violeurs ont été traduits en justice et condamnés.
Nous saluons ces efforts, mais le chemin à parcourir reste long car à l’heure où nous vous parlons, beaucoup de femmes sont encore soumises à cette ignominie et beaucoup de violeurs sont en liberté.
Et donc la responsabilité d’un chacun doit être engagé pour mettre fin à ce fléau quel qu’il soit l’endroit du globe où cela se passe.

Mesdames et Messieurs,

C’est avec des larmes aux yeux et la douleur dans le cœur que nous nous tenons devant vous pour évoquer le sang des femmes victimes de violences sexuelles.
Ce sang et ces larmes qui crient plus fort que n’importe quelle arme. En effet, une arme crie et tue une fois, mais le sang crie et accuse éternellement. Une arme tue un corps une fois, mais le sang des innocents souille la conscience pour l’éternité.

Ces larmes et ce sang qui crient plus fort que n’importe quel téléphone portable ou ordinateur fabriqués en faisant couler ce sang innocent.
On a beau étouffer ces cris et ces larmes, tôt ou tard ils surgiront dans l’histoire et accuseront ! Ils accuseront aussi bien les violeurs barbares que les indifférents consommateurs des produits de ce sang.

Votre soutien à notre combat, est un acte solennel de sortir de l’indifférence et une désapprobation totale de cette animalité qui court dans l’Est de la RD Congo.

Mesdames et Messieurs,

Vous avez coutume d’honorer des hommes ou des femmes qui au sommet de leurs actions ont marqué l’histoire des hommes par leur contribution significative au Droit de l’Homme et au Développement.
Mais ce soir, vous avez devant vous, un homme qui se sent indigne de cet honneur car toujours au front d’un combat interminable, un homme qui se sent indigne et contrarié car malgré la reconnaissance internationale de ce combat, la violence faite aux femmes continue.
Aussi, chaque honneur qui m’est adressé suscite en moi un sentiment ambigu fait de gratitude et de frustration. En effet, comment peut-on recevoir avec joie un si grand honneur quand on sait que des centaines de femmes sont encore prisonnières de leurs bourreaux sans scrupules qui circulent toujours en toute impunité.
Comment peut-on se réjouir des honneurs quand on sait qu’à cette heure des milliers de femmes sont soumises à ce supplice ignoble ?
Comment peut-on se réjouir des honneurs quand les estimations des chercheurs parlent de 1.100 femmes violées chaque jour en République Démocratique du Congo ?
Réellement, au-dedans de ces habits d’apparats que je soutien, se cache un cœur profondément meurtri. Un cœur d’autant plus meurtri qu’en dépit de toute la panoplie des possibilités de solutions envisageables, aucune d’elles n’a jamais été profondément explorée pour des raisons géopolitiques et géostratégiques, afin d’endiguer ce fléau.

Tant qu’il ne sera pas trouvé de solution définitive aux Forces de Libération du Rwanda (FDLR),  au Lord Resistance Army (LRA), au Front National de Libération du Burundi (FNL)…, repliés en République Démocratique du Congo et aux Mai Mai de la RD Congo, la région africaine des Grands Lacs sera dangereuse et par conséquent nos mères et nos filles n’auront jamais de répit.
Sans solution définitive à l’égard de ces mouvements, la région couvera toujours des germes de nouvelles violences.
Une fois que le problème de ces mouvements repliés en République Démocratique du Congo sera réglé par la volonté politique de la Communauté Internationale, alors le gouvernement congolais devra prendre toutes ses responsabilités face aux bandes armées et face à certains militaires réguliers qui eux aussi participent à la prolifération de ce fléau.

Aussi, nous en appelons à la communauté internationale de prendre toutes ses responsabilités dans cette région africaine des Grands Lacs.

Enfin, nous invitons également nos voisins, Rwandais, Burundais et Ougandais dont je proclame solennellement les liens de fraternité avec les peuples congolais de nous unir pour qu’ensemble nous mettions fin à ce cycle de haine, de rejet de l’autre et du génocide qui détruit nos peuples.

On ne peut pas construire un monde meilleur et prospère sur fond de haine, de rejet et d’humiliation.

Tout développement qui ne tient pas compte de cette réalité est un leurre et un échec.
En effet, l’amertume due au viol, aux guerres et à l’humiliation aujourd’hui peut préparer un autre génocide demain et plonger nos régions dans un cycle infernal et sans fin d’auto destruction et on ne peut prédire qui en sortira victorieux.

Alors, avant de parler « développement » dans la région africaine des Grands Lacs, s’il vous plait, il conviendrait d’abord de parler « pardon », « réconciliation », « tolérance » et « acceptation de l’autre ».
De concert, dédions à nos progénitures un message de fraternité, d’amour et de paix.
Donnons à nos enfants la chance de réussir là où nous avions échoué.
Semons en eux la semence de l’amour, de l’estime de l’autre et de la solidarité.
1.000.000 de morts suite au génocide rwandais s’en est trop.
Plus de 5.000.000 morts congolais dans une guerre qui ne dit pas son nom, s’en est trop.
Plus de 500.000 femmes victimes de violences sexuelles en RD Congo, c’est inacceptable.

Mesdames et Messieurs,

L’Europe votre continent a connu ses heures sombres, mais elle a su les surmonter par la réconciliation. Mais cette réconciliation s’est faite sur base de la vérité et de la justice.
Alors, parce que vous aimez l’Afrique des Grands Lacs, dites-lui la vérité. Trop de zones d’ombre subsistent encore, trop de non-dits qui empêchent de construire des relations saines et fraternelles.
Tous ces gâchis humains, sont à mettre au compte de l’ethnicisme, qui est une forme de racisme et de nationalisme.
L’affirmation de son identité est légitime, mais se servir de son identité pour asseoir sa supériorité est nuisible à l’humanité.

Une civilisation qui ne s’ouvre pas à d’autres s’expose à la dégénérescence. La nature nous apprend à suffisance les méfaits de la consanguinité.
On ne le dira jamais assez, que l’homme ne se définit pas par la couleur de sa peau, par la forme de son nez, par sa langue, ni par son pouvoir économique, l’homme c’est l’homme.
Nous continuons de croire que la grandeur d’une civilisation ne se limite pas à l’accumulation des biens et des conforts, mais plutôt à la recherche de l’altérité dans ses aspirations profondes de liberté et d’épanouissement.

La grandeur d’une civilisation ne consiste pas à imposer sa culture, sa vision du monde, mais à aller à la rencontre de l’autre.

Aussi longtemps qu’il y aura compénétration des civilisations, aussi longtemps que nos sociétés seront ouvertes à la différence, le genre humain vivra. C’est la loi de la nature.
Mais par contre un nationalisme statique, nombriliste et qui se veut hermétiquement fermé est, non seulement contre nature, mais aussi dangereux pour le peuple qu’il incarne et pour ceux qui l’entourent.

Aussi, en ce temps de résurgence de repli de soi, de nationalisme, d’ethnicisme et de racisme qui menace les acquis engrangés par les philosophes de lumière et par l’évangile, que les hommes de bonne volonté de toute tendance philosophique et politique se dressent pour faire barrage à l’obscurantisme.

Dans ce domaine, la Belgique peut faire la différence, la Belgique du Roi Baudouin, La Belgique du Roi Albert II, c’est la Belgique qui refuse de se cacher derrière l’indifférence face à la souffrance de l’humanité.
C’est la Belgique du Père Damien, la Belgique d’abnégation, de solidarité qui va vers les plus faibles.
Cette Belgique est capable de s’élever contre les ennemis de l’humanité et travailler pour le bonheur de l’homme.
Oui, la Belgique avait consenti de sacrifier certains de ses jeunes et de ses modestes moyens pour apporter à l’indigène congolais l’instruction, les soins de santé, la technologie,… bref, la commodité qu’ils leur manquaient cruellement.
La Belgique peut encore aujourd’hui s’investir à apporter aux arrières petites-filles de ces indigènes la paix, la dignité et la restauration de leur intégrité physique, psychologique.

Pour terminer,
Nous voudrions nous adresser aux femmes congolaises à qui nous dédions ce prix
Chères sœurs, épouses et mères congolaises,
Malgré ce supplice injuste et barbare auquel vous êtes soumises,
Restez débout !
Comme le dit notre hymne national, restez débout !
Malgré cette épaisse obscurité dans laquelle vous marchez,
Restez débout !
Les ténèbres ne régneront pas toujours !
Restez débout !
Bientôt votre courage, votre abnégation triompherons de la lâcheté et de la bestialité de certains mâles. Restez débout.
Restez débout car la vie est plus forte que la mort.
Restez débout, car vous serez à nouveau vecteur de la vie dans notre pays.
Bientôt cette tumeur de violence sexuelle sera extirpée, alors, on entendra à nouveau les chants de joie des femmes revenant des champs,
On entendra le chant de femme en train de moudre le sorgho, le foufou,
Nos filles sortiront à nouveau exhiber une danse autour du feu dans nos villages,
On entendra à nouveau les cris de joie de fiancées, on entendra à nouveau le cri de joie des bébés,
Femmes congolaises, debout !!!!!!!!!!!!!!!

Je vous remercie.

Dr Denis Mukwege - La fierté de Bukavu

 

7 réponses sur “Discours du Dr Mukwege à l’occasion de la remise du Prix International Roi Baudouin 2010-2011”

  1. Oui ! tout est déjà dit comme Jonas vient de dire,mais encore mes remerciements et que Dieu vous protège plus plus contre les ennemies de la nation,Dieu est le maitre du temps et de circonstance ce lui qui est le plus Fort que la force…Merci Papa MUKWEGE vraiment vous êtes seulement pas la fierté de Bukavu,mais aussi la fierté de tout Congo .

  2. Quel discours! ça fait froid au dos!!!! Mais quel héros!!!! Les mots de la fin adressés à nos mamans font couler des larmes. Merci cher Docteur et que Dieu te bénisse.

  3. Le gouvernement central de Kinshasa est maladroit dans tout les domaines .même pour éliminés physiquement ses opposants,la façon dont ils ont tués Floribert CHEBEYA ,Armand Tungulu et tant d’autres montre lamentablement l’amateurisme dans le haut sphére du pouvoir.cet armada des conseillers visibles et invisibles paralléle ,de Kigali à Bruxelles ,de londre à Washington et Kampala, ne voient-ils pas que le mécontentement a atteint la ligne rouge?? que le fruit est mûr? que la contradiction entre la grossesse et le ventre de la maman est arrivée à terme?l’enfant doit naitre sinon c’est la mort de la maman.

    La race des hommes comme le Dr Denis Mukwege,hmains qu’ils sont sont la cible souvent des gouvernements faibles,corrompus,criminels, qui n’ont pas d’arguments si ce n’est que tuer,ou empoisonnement comme au Congo Democratique.Renforce ta sécurité Dr…………………………………….????

  4. Vous le meritez DR MUKWEGE, que notre Seigneur vous protège et qu’il vous donne toujours ses mains divines pour travailler avec. Que Dieu benisse nos Soeurs, maman, grands=mamans qui ont payé de leurs corps, de leurs vies pour qu’un jour la justice de Dieu se manifeste à tout ce monde qui ont utilisé les corps de la femme comme arme pour detruire notre pays. Le jugement de Dieu ne sera pas pour longtemps pour ces dictateurs, ces violeurs, ces assoiffés du pouvoir et à nos propres militaires qui violent leurs mamans.

  5. Vous le méritez DR MUKWEGE, que notre Seigneur vous protège et qu’il vous donne toujours ses mains divines pour travailler avec. Pour toutes nos Soeurs, mamans, et grands-mamans, que Dieu vous benisse.
    Un jour la parole de Dieu triomphera sur les méchants de ce monde, les dictateurs, et les satans diable en personne.

  6. « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs » : Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793, article 35
    .C’est le seul chemin qui reste pour enfin avoir la liberté, Merci Grand Dieu la Liberté est proche.

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