De la cassitérite certifiée indemne de sang au Sud Kivu0 Commentaires

Par Syfia RD Congo
Posté le 15 Mar 2013 à 4:07

Depuis quelques mois, les acheteurs peuvent être sûrs que la cassitérite de Nyabibwe au Sud-Kivu n’alimente pas la guerre. Un premier centre de certification y est opérationnel et assure la traçabilité des minerais depuis la mine. Un processus rigoureux, indispensable pour les vendre sur le marché international.

mine de cassitérite

mine de cassitérite

″Pas un seul kilo de cassitérite ne sort de ce site sans être étiqueté″, affirme, à l’entrée du site minier de Kalimbi, dans la cité de Nyabibwe, au Sud Kivu, Justin Wema, ingénieur du BGR (Bureau fédéral allemand de géosciences et des ressources naturelles). Il intervient avec l’Ong ITRI (International Tin Research Institute) dans le processus de traçabilité et d’étiquetage des minerais de ce site pilote. Des opérations aujourd’hui indispensables pour pouvoir exporter en Europe ou aux États-Unis. Plus question, en effet, pour les fabricants d’ordinateurs, de téléphones et autres entreprises américaines ou européennes qui utilisent de la cassitérite ou du tantale, comme Microsoft, Apple, Nokia, HP…, d’acheter des minerais qui alimentent les conflits dans les Grands Lacs dits « minerais de guerre » ou « minerais de sang ». Ils ont mis au point un système d’audit assez draconien via leurs associations Electronic Industry Citizenship Coalition (EICC), basées à Washington, et la Global eSustainability Initiative (GeSI), à Bruxelles pour l’éviter. Savoir d’où proviennent ces métaux n’est pas facile d’autant qu’une grande partie des minerais de RD Congo transite illégalement par les pays voisins (Burundi, Rwanda, Tanzanie…) et est ensuite fondue en Asie.
Suivre à la trace ces produits demande donc des procédures très précises qui commencent à être mises en place dans certains sites de RDC, en particulier au Katanga. Ici à Nyabibwe, fonctionne depuis octobre le premier site pilote du Sud Kivu. Tout commence à la mine. Assis dans leur petit bureau, des agents du Saescam (Service d’assistance et d’encadrement des exploitants artisanaux) reçoivent les sacs de minerais extraits des nombreux puits de cette carrière de cassitérite. En file, assis sur leurs colis, ils sont une bonne dizaine ce matin à attendre d’être reçus avec leurs colis. Ceux-ci vont être pesés, enregistrés et étiquetés.

Traçabilité du puits jusqu’au consommateur final
″Le processus d’étiquetage débute dans la carrière même et va du puits jusqu’au consommateur final″, précise, le chef de bureau du Saescam de Nyabibwe. Ses services notent toutes les données relatives aux minerais extraits : nom du creuseur, poids du colis, nom du site… Un numéro de série est attribué au colis (Tag mine). Puis les mineurs apportent les colis, sur la tête, aux négociants et coopératives dans la cité, à une bonne dizaine de kilomètres de la carrière.
Là, d’autres agents de Saescam et de la division des Mines les ouvrent. ″A ce niveau, nous devons nous rassurer que les données reprises sur la fiche et étiquette accompagnant le colis sont conformes, notamment au contenu″, explique Bene Mugisho du Saescam. Il est là en visite avec une équipe d’auditeurs indépendants venus de Kinshasa pour s’assurer que le site de Kalimbi réunit tous les critères pour être dit « site vert », c’est-à-dire exempt de minerais de sang ou de conflit. Une nouvelle fiche est alors donnée au négociant et une étiquette correspondante (Tag négociant) scelle les colis de 50 kg chacun.
Le processus ne s’arrête pas là. Du négociant local, la cargaison est acheminée aux comptoirs d’achats agréés à Bukavu. ″Lorsque nous les recevons, nous sommes appelés à vérifier la conformité de la cargaison par rapport aux indications de la fiche et de l’étiquette », explique cet agent de CEEC (Centre d’évaluation d’expertise et de certification), organisme public intervenant à ce stade de la chaine d’approvisionnement et de traçabilité des substances minérales, rencontré dans un de ces comptoirs.
« Nous devons aussi nous assurer de l’origine du négociant, complète-t-il avec en main le certificat d’origine de Ngoy, un négociant de Nyabibwe venu vendre sa cargaison. Selon Justin Uwema du BGR, ″toute cette chaine est bien suivie dans une banque de données en ligne. Une traçabilité qui permet aux acheteurs finaux, partout où ils se trouvent, notamment en Angleterre, de suivre le parcours des minerais qui leur sont soumis de la mine jusqu’au marché final. »

Accéder au marché international
Ce centre permet aux exploitants du secteur minier d’accéder plus facilement au marché international et de bien vendre leurs minerais au prix. ″Tous les minerais ne sont pas de sang ou ne proviennent des groupes armés″, tient à préciser Olive Mudekereza, président provincial de la Fédération des entreprises du Congo (FEC). Pour Éric Kajemba, coordonnateur de l’Observatoire gouvernance et paix (OGP), une Ong intervenant dans ce secteur, c’est pénaliser des millions de citoyens qui vivent directement ou indirectement de l’exploitation des minerais de le penser. Selon le président de la FEC, ce processus devrait s’étendre à toutes les zones minières de l’Est afin de permettre aux commerçants et autres dépendants de mines de tirer profit de leurs activités.
De fait, se réjouit, Toshiro King, négociant à Nyabibwe, ″nous saluons cette démarche, car nous accédons facilement aux acheteurs finaux par l’entremise d’ITRI″. Il déplore toutefois les tracasseries dont sont victimes les creuseurs et eux-mêmes négociants à Kalimbi. Selon lui et d’autres creuseurs et négociants, certains agents de mines, peu qualifiés, exigent de l’argent pour enregistrer leurs colis. Et pourtant, le processus doit être gratuit du début à la fin, rappelle Léonce Lunvi de l’OGP.

ENCADRE

Certification régionale
Les chefs d’Etat de la Conférence internationale sur la région des grands lacs (CIRGL) se sont engagés en 2010 à mettre au point et faire respecter un mécanisme régional de suivi et de certification des minerais extraits dans les pays membres (Angola, Burundi, République centrafricaine, la République du Congo, RD Congo, Kenya, Ouganda, Rwanda, Soudan, Tanzanie, Zambie). Ils suivent en cela les recommandations de l’Initiative pour la transparence des industries extractives, une initiative internationale pour assurer la traçabilité des minerais.
Chaque pays doit ainsi avoir une législation conforme au manuel de certification de la CIRGL, former le personnel pour assurer cette certification, et aussi organiser les creuseurs artisanaux en coopératives, les encadrer, les aider à plus et mieux produire… Mais la date butoir de fin 2012 fixée pour la mise en œuvre de ces différents points n’a pas été respectée. Malgré quelques avancées, il y a encore beaucoup de chemin à faire par exemple au Burundi et en RD Congo.

Marie-Agnès Leplaideur, Jean Chrysostome Kijana

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