Interview: LA PAROLE AU DOCTEUR DENIS MUKWEGE : « Le viol désarticule la société »0 Commentaires

Par Syfia RD Congo
Posté le 15 mar 2013 à 4:20

Seuls le retour de la sécurité et de la paix et une lutte rigoureuse contre l’impunité peuvent arrêter le cycle infernal des viols commis par les militaires et les civils en RDC. Denis Mukwege, célèbre gynécologue obstétricien qui dirige l’hôpital de Panzi à Bukavu qui soigne les femmes violées et torturées en a fait son combat. De passage à Kinshasa, il a réaffirmé avec force cet engagement à Syfia Grands Lacs.

Dr. Denis Mukwege

Dr. Denis Mukwege

Syfia Grands Lacs : Le viol a pris de plus en plus d’ampleur dans la société congolaise, pas seulement à l’est du pays, au point d’être presque banalisé. Pourquoi ?
Docteur Denis Mukwege : Dans l’exercice de mes fonctions, avant que je commence à m’occuper des victimes des violences sexuelles, je m’occupais des femmes en général. Je les aidais à accoucher en soignant les pathologies liées à leur organe génital. Et le viol aggravé par des tortures, je l’ai vu pour la première fois pendant la guerre. C’est un phénomène qui est venu avec la guerre et qui a aujourd’hui tendance à s’étendre dans la société. Le viol au début qui était commis par des milices, des soldats, des hommes en armes, aujourd’hui on le voit de plus en plus dans la société être commis par des civils. C’est dommage. Aujourd’hui je m’occupe beaucoup plus des femmes qui sont violées et torturées. Ça c’est un travail que j’ai fini par faire un peu malgré moi.

SGL : Quel est l’objectif des violeurs ?
D. M : Je pense que ce que nous vivons surtout ce sont de viols qui sont commis comme une stratégie de guerre. Lorsque que vous démoralisez votre adversaire par le viol, sur le plan psychologique, il perd son identité et il ne peut plus se battre. Il est facilement asservi. Lorsque les viols se font en public sur les femmes, sur les enfants devant leur mari, devant leurs parents, c’est pour démoraliser toute la communauté. Les viols sont devenus une véritable stratégie de guerre contre notre nation.

SGL : La société est comme malade du viol. Quelle thérapeutique pour la soigner ?
D.M : Le premier traitement qu’il faut apporter c’est d’abord la paix. En période de paix on n’avait pas vu de viols comme on le voit aujourd’hui. La deuxième chose à faire, c’est de lutter contre l’impunité. Puisque si quelqu’un fait le mal et qu’il sait que rien ne va lui arriver, il encourage en quelque sorte tout le monde à agir comme lui sans rien craindre. Nous avons de très bonnes lois, mais elles ne sont pas appliquées. Malheureusement ces lois ne protègent pas les filles et les femmes. Ici je parle spécialement du viol de mineures qui se commet même dans des grands centres. Mais vous allez constater qu’aucune action en justice n’est intentée contre ceux qui ont commis de tels actes. La lutte contre l’impunité devrait permettre de combattre le viol qui désarticule la société.

SGL : Quel est le sens de vos interventions?
D.M : Notre rôle est de soulager, notre rôle est de guérir quand on le peut. Lorsqu’une femme vous arrive avec des lésions de l’appareil génital ou avec des infections après avoir subi un viol, c’est une obligation que de l’aider. Les victimes ont besoin qu’on les soulage qu’on les guérisse. C’est ce que je fais et chaque mois nous accueillons en moyenne 300 victimes.
Traiter et lutter contre le viol qui vise à détruire la femme c’est un autre message pour dire qu’il faut lutter pour la vie. La femme est la matrice même de la vie, de la reproduction. Lorsqu’elle est violée et son appareil génital attaqué et détruit, c’est refuser la vie. Soutenir les femmes, sécuriser les femmes, c’est aussi sécuriser des vies. Puisqu’elles sont porteuses de vie.

SGL. Vous êtes médecin ou activiste des droits de l’homme ?
D.M : Je suis médecin. En tant que tel, je ne peux pas me taire lorsque je vois que la société est à la dérive. Puisque les viols que nous voyons en RDC, sans risque de me faire contredire, n’existent nulle part ailleurs. En 15 ans, notre hôpital a déjà pris en charge plus de 40 000 femmes violées. On ne peut pas continuer à soigner ces atrocités sans se poser la vraie question de comment les arrêter. C’est peut-être dans ce cadre qu’on peut me considérer comme activiste des droits humains. Car soigner quelqu’un et réclamer son droit d’exister, son droit de vivre, de posséder son corps…ça va de paire.

Raoul Biletshi

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