Sud-Kivu : rançonner pour le compte du chef

Police Bukavu wanamnyanganya motard pikipiki yake
Police Bukavu wanamnyanganya motard pikipiki yake

A Bukavu comme à Uvira, au Sud-Kivu, des agents de services de l’Etat rançonnent les citoyens pour le compte de leurs chefs à qui ils doivent impérativement rapporter de l’argent. Attirés par le gain et par peur de perdre leur travail, aucun d’entre eux n’ose refuser les ordres.

La scène est très fréquente au poste frontalier entre le Burundi et la RD Congo de Kavimvira à Uvira au Sud Kivu. Vers 17h30, tous les responsables de la douane sont déjà rentrés chez eux mais les derniers véhicules venant du Burundi voisin se bousculent encore pour traverser la frontière. A leur passage, un agent de l’Office congolais de contrôle (OCC) cueille des billets en monnaie burundaise ou congolaise auprès des conducteurs qui ramènent la bière burundaise au Congo. « Ne soyez pas surpris. Pensez-vous que les chefs ne sont pas au courant », répond-il à ceux qui s’étonnent de cette perception illégale. .
Les douaniers comme les policiers de circulation routière commis à des postes de contrôle sont quotidiennement obligés de ramener un montant fixe au chef. Un policier affecté à la place de l’indépendance à Bukavu le dit ouvertement : « Si tu rentres au bureau sans de l’argent pour le chef, on enverra le lendemain même un autre te remplacer ».

« A vos ordres ! »
Pour ne pas salir leur réputation, des responsables de service estiment qu’il vaut mieux envoyer leurs subalternes se faire corrompre et leur rapporter ensuite des sous. L’un de rares à s’être confié trouve que ces agents peuvent plus facilement demander de l’argent aux contribuables.
Clément Kitambala, qui œuvre dans la bonne gouvernance, constate aussi que cela sécurise ces chefs fauteurs. « Les subalternes eux bénéficient de la grande protection et de la grâce du chef. Celui-ci ne peut donc pas le sanctionner même quand il a commis des fautes. D’autres encore ne le font que pour l’argent. Ils ne sont jamais satisfaits de ce qu’ils reçoivent », poursuit-il. Sur le terrain, « on observe que ce rançonnement prend de l’ampleur à l’orée des visites de délégations provinciales dans les entités territoriales », révèle un cadre de l’administration. Des agents sont alors envoyés récolter des fonds auprès des contribuables sous peine de sanctions déplore-t-il. Son collègue affirme parfois s’endetter pour donner l’argent réclamé afin de ne pas s’attirer les foudres des hauts cadres de la province ou de la capitale. Personne ne refuse.
« A vos ordres ! », c’est le maitre mot, alors que la constitution de la Rd Congo interdit à tout citoyen d’exécuter un ordre manifestement illégal. Autant d’actes qui ternissent l’image de l’administration publique. « Un mal qui raffermit ainsi les liens entre le chef et son agent. Le premier comptant sur le second pour avoir de l’argent, alors que celui-ci attend du premier une parfaite protection et sa part du gain », regrette le président de la Mission des jacobins sages (MIJAS), une asbl œuvrant dans la bonne gouvernance.
Du côté des responsables des services indexés, comme l’on pouvait s’y attendre, tous démentent la main sur le cœur ces actes délictieux. « De nombreux agents ont déjà été sanctionnés », jure ce haut cadre de l’Office congolais de contrôle. C’est extrêmement grave, réagissent d’autres.
A la Direction générale des migrations (DGM/Uvira), on reconnaît quelques cas d’agents véreux mais on dément, la main sur le cœur, envoyer qui que ce soit rançonner. Le commandant de police routière ne veut même pas répondre. « C’est stupide », souligne-t-il alors que son collègue venait de reconnaitre les faits commis, sous la menace de ses « chefs ». La corruption est une infraction complexe, fait savoir le procureur du parquet de grande instance d’Uvira. Seulement trois cas ont pu parvenir au parquet en 2013.

Rançonnement généralisé
Cette mauvaise habitude permet à des agents de rançonner le contribuable à leur guise, même quand ils n’ont pas été envoyés par leurs chefs. S’ils récoltent des sommes importantes, ils en gardent une partie car « qui travaille à l’hôtel, mange de là », se justifie, sans gêne, cet agent de la Direction générale des impôts (DGI-Bukavu). Cet argent indûment perçu permettrait de payer les nouvelles recrues. « Nous en avons non encore reconnus par la fonction publique alors qu’ils abattent un travail de titan », justifie ce secrétaire aux titres fonciers. Et ils ne reçoivent souvent que 30 000 Fc (32$).
Même des auxiliaires de justice bouffent sur le dos de leurs clients comme en atteste ce témoignage regrettable du procureur du parquet près le Tribunal de grande instance d’Uvira : »Au cabinet, nous discutons droit. Ainsi, pour une affaire purement à classer, le défenseur va demander à son client une somme qui n’a jamais été exigée par un magistrat ». Mais, sous anonymat, un défenseur insiste, « Certains magistrats nous demandent de l’argent. C’est connu de nous tous ».
Depuis quelques années, la Mission des jacobins sages (MIJAS) mène une campagne anti-corruption à Uvira par des sensibilisations dans la presse. Elle encourage ainsi les habitants, contre paiement de 5 $, à prendre des photos témoins qui montrent les scènes de corruption. Seules quatre photos ont déjà été prises. Un nombre insuffisant, reconnait son président mais la plupart des actes se déroulent dans des bureaux…

Pierre Kilele Muzaliwa, Patient Debaba Lufira

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