La Journée de la Paix a l’Est du Congo, loin du Concert d’AKON

Le monde entier a fêté ce dimanche 21 septembre la journée internationale de la paix. Occasion de voir en RDC autre chose que les habituelles images des souffrances. Cependant, cette journée, célébrée au Nord et au Sud-Kivu, a connu des manifestations tellement nombreuses et diverses, surtout au Nord-Kivu, que si le degré de paix s’appréciait à la quantité de conférences et d’ateliers, la Région des Grands Lacs serait en paix pour un siècle. Il faut alors noter qu’à cette occasion, les manifestations les plus marquantes sont celles qui ont posé autrement la question du thème du jour suggérée par les organisateurs de ‘’Peace One Day’’, à savoir : « Avec qui allez-vous faire la paix ? » En fait, il est évident que lorsque cette question devient : « Comment penser la paix avec des moyens de paix ? », les citoyens se sentent interpellés sur la façon de briser la mentalité de guerre qui a engendré les solutions appliquées sans pour autant apporter la paix.

Celebration de la Journée de la Paix au concert de l'artiste AKON a Goma
Celebration de la Journée de la Paix au concert de l’artiste AKON a Goma

En effet, arrivera-t-on à la paix ou à un cycle de vengeances quand la Communauté Internationale lance son bras armé, la Monusco, avec la mission d’écraser par la guerre les forces dites ‘’négatives’’, les groupes armés tournent leurs armes contre tous ceux qui ne sont pas ‘’les leurs’’, les manifestants cassent tout sur leur passage pour montrer leur colère, les violences électorales remplacent les arguments pour convaincre les électeurs ?

Dans toutes les manifestations, les jeunes étaient à la Une. Ils ont donné plusieurs définitions de la paix à leur niveau. A Bukavu, il a ainsi été lancé et entendu que « la réparation c’est la paix. La paix c’est : ouvrir les écoles et fermer les prisons, se serrer la main, garantir l’éducation pour tous, avoir le courage de se regarder en face, partager avec les autres, respecter la différence, garantir la sécurité des personnes et des biens. Il n’y a pas de paix sans pardon. » Les manipulateurs, qui pensent quant à eux que la paix serait : « la mondialisation ou la maximisation des recettes », devraient écouter les voix d’autant de jeunes qui ont tenu à s’exprimer. Sur place, une action est décidée : «échanger des numéros de téléphone et promettre de se téléphoner dans l’année ».

A Uvira, le spectacle des danses traditionnelles des Territoires de Fizi et d’Uvira, organisé par les partenaires de l’ONG International Alert, a permis aux autorités coutumières des bafuliru et des barundi de lancer un appel au retour dans la plaine de la Ruzizi de tous les déplacés qui ont « laissé leur contrée comme un désert ».        

Plus globalement, pour construire la paix, trois aspects ressortent des échanges d’expériences entre les jeunes. D’abord, la jeunesse doit s’occuper de la politique sinon c’est elle qui va s’occuper d’elle. Pour cela, il ne suffit pas de se contenter de la connaissance de ses droits et de l’exercice de ses devoirs mais il faudrait désormais aller jusqu’à construire ou à renforcer son pouvoir de citoyen. Ce n’est qu’ainsi que les dirigeants cesseront de prendre des décisions comme si les citoyens n’existent pas.

Pour exemple, en exécution du programme officiel des manifestations prévues pour célébrer la journée internationale de la paix, le ministre national chargé de l’enseignement primaire, secondaire et professionnel a lancé les travaux d’une commission d’élaboration du programme d’éducation à la paix à introduire dans les écoles congolaises. Un objectif si noble devrait interpeller tout éducateur, parent ou formateur, et même tout apprenant évoluant dans une structure formelle ou informelle de formation. Des actions citoyennes devraient donc être menées pour aboutir à la prise en compte des intérêts des citoyens à la base dans la politique arrêtée au sommet pour éduquer la jeunesse – et pas seulement elle !! – à la paix.

Ensuite, au niveau économique, être suffisamment ambitieux pour voir les choses en grand dès le départ. La question permanente devient alors : « Qu’est-ce que je fais aujourd’hui et qui signifie que demain je serai millionnaire !! »

A Goma, au Nord-Kivu, des jeunes qui s’interrogent sur leur utilité à leur pays se reconnaissent dans une initiative du président américain Barack Obama mise en œuvre pour capaciter la jeunesse africaine en leadership et entreprenariat. Regroupés au sein du Young African Leadership Initiative (YALI) North-Kivu, ces jeunes font du networking pour transformer leur milieu à partir des idées novatrices qu’ils partagent dans cet espace. Deux d’entre eux, de retour des USA, les accompagnent dans deux axes stratégiques : l’entreprenariat et le civic leadership. La participation à un concours ‘’small grants competion’’ d’une valeur de 20.000$us, initié par l’ambassade américaine, leur a donné l’occasion de se découvrir mutuellement et de constater que l’un des membres pouvait capaciter les autres en anglais. Ils sont alors fiers de constater qu’ils brisent petit à petit la mentalité attentiste de la jeunesse en finançant eux-mêmes leurs rencontres et le partage d’informations. Leur apprentissage de l’auto prise en charge passe par l’activité commune d’identification des idées d’entreprises et l’approfondissement de celles qui paraissent les plus intéressantes. Le défi est alors celui de passer du rêve à la réalité. Comment trouver des financeurs pour les idées que les jeunes développent dans l’objectif de créer des entreprises en vue de passer par la petite prospérité pour entrer dans la classe moyenne congolaise et même au-delà ?

Enfin, au niveau culturel, chacune des activités des jeunes doit contribuer à mettre en œuvre une culture de négociation appelée à remplacer le recours à la violence pour la restauration des valeurs humaines qui permettent à une communauté de vivre en paix. Les manifestations organisées par la Commission Diocésaine Justice et Paix (CDJP) de l’Archidiocèse catholique de Bukavu en sont l’illustration. Les délégations présentes sont venues de Kinshasa, de Goma et d’Uvira, du Rwanda et du Burundi. Pendant plus de six heures, le prix à accorder au mot ‘’paix’’ a été décliné sur tous les tons par la vivacité des groupes culturels congolais, l’élégance dont est capable un ballet culturel rwandais et la force du message des Burundais qui ont répondu à l’appel d’une recherche collective de la paix.

Les manifestations festives atteignent leur point culminant avec un groupe local de divertissement qui fait découvrir de façon ludique la vraie valeur de la paix. Il s’agit de la mère d’une petite fille qui sort de douche, son unique pagne noué autour du corps. Sa fille chérie se précipite pour l’embrasser et elle la prend et la balance en l’air, mouvement qui dénoue son pagne. Laissera-t-elle sa fillette chérie tomber ou ramassera-t-elle son pagne, demande l’humoriste à la salle ? Réponse unanime : l’enfant. Tel est la place que doit avoir la paix dans l’échelle des valeurs de chacun.

Par la suite, à l’issue de la projection du film, produit par Interpeace et ses partenaires sur les stéréotypes et manipulations identitaires dans la Région des Grands Lacs, un débat houleux a révélé le degré de la soif de paix des participants qui se sont tellement reconnus dans les intervenants du film que le modérateur a eu toutes les peines du monde de les convaincre que les opinons reprises ne résultaient pas d’une étude scientifique. Comment parvenir à la paix ? Poèmes, messages et expressions artistiques de divers jeunes ont proposé des réponses sous divers angles. Le problème reste l’applicabilité et la durabilité des suggestions faites dans de telles circonstances.

La journée s’est clôturée sur les mots d’engagement pour la paix de l’évêque anglican et du Sheh musulman, par la grâce d’Allah. ‘’Jésus-Christ est vivant’’, tel est la Bonne Nouvelle lancée par la délégation rwandaise. Quant à la délégation venue de la capitale congolaise, elle a informé de la poursuite de la campagne ‘’Paix aux Grands Lacs’’ démarrée en décembre dernier pour un peacebuilding à partir de la base en luttant contre les stéréotypes et manipulations identitaires.

Il reste à espérer qu’à la fin d’une journée si bien remplie, ceux qui étaient présents soient partis en s’interrogeant chacun sur ce qu’il peut faire pour s’approprier l’avenir de son pays et de sa région. En effet, de même que les guerres prennent naissance dans l’esprit des hommes, c’est aussi dans l’esprit des hommes que doivent s’ériger les défenses en faveur de la paix

Par Prosper Hamuli Birali – Chercheur en Organisation des Communautés

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